Le Front National dans les médias : je vous demande de vous arrêter !

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Fragile, le liberté. Prière de ne pas souffler trop FNort.

Ça fait des mois et des années qu’on invite de plus en plus facilement des hauts responsables du FN dans des émissions de grande écoute. Chez certains, ils ont même leurs habitudes. Petit à petit, le venin néofasciste se transforme en opinion supportable et bientôt, il devient légitime. Ce matin, un sondage Le Parisien donnait Marine Le Pen en tête au premier tour, avec 29 %. Au second tour, elle serait dépassée par Manuel Valls (à 55 %) ou Nicolas Sarkozy (à 59 %), mais elle battrait François Hollande en lui mettant quatre points dans la vue (52 % contre 48 %), à ajouter à l’immense coup dans la gueule de la France, si cela devait arriver. Ce n’est qu’un sondage, me direz-vous. Oui, mais ne méprisons pas les avertissements… C’est au moins le deuxième du genre…

Hier encore, dans Mots Croisés, sur le service public (France 2), le maire Front National de Béziers, Robert Ménard, et l’ancien vice-président du même parti, Jean-Claude Martinez, discutaient presque paisiblement avec des élus du centre (Rama Yade) et de gauche (Clémentine Autain), le spécialiste de l’extrême droite Jean-Yves Camus, Arnaud Folch (prononcer « Volk »), le directeur de Valeurs Actuelles — la machine à transformer les musulmans de France en épouvantails — et Renaud Dély, rédac-chef de l’Obs.

La démocratie se débat mais n’y échappe pas.
Le débat, mené par la pourtant très attentive Anne-Sophie Lapix, nous a valu quelques grands moments de promotion involontaire du frontisme. Comme quand Jean-Yves Camus a affirmé que les candidats du Front national obtenaient de meilleurs scores dans les villes gérées par le parti : « Lors des dernières élections [départementales], dans les villes que le FN avait conquises aux dernières élections municipales, on a souvent vu des candidats frontistes […] l’emporter avec une progression par rapport aux municipales […] cela veut dire que dans les villes que le front national gère […], il n’y a plus cette mobilisation contre […], il n’y a plus cet antagonisme très fort qui existait, il n’y a plus non plus les mêmes méthodes de gestion pour l’instant […] je n’emploie pas le mot dérapage ; on n’a pas vu les erreurs de gestion, l’amateurisme de gestion. […] » et de conclure qu’attention, « ne prenons pas cela à la légère. »

Même si son intention était louable et ses conclusions précises (mais peut-on considérer la campagne « le flingue de la police est ton nouvel ami » de Robert Ménard comme autre chose qu’un dérapage ?), ça ressemblait à un compliment au FN. Sinon, on a tout de même appris que le maire Ménard fichait les écoliers « musulmans » sur son territoire. Mais ça ne doit pas être un dérapage non plus, suppose-t-on. Juste une glissade.

Le glissement des Valeurs, de plus en plus Actuelles.
Grand moment aussi, Arnaud Folch faisant la promotion d’un sondage Valeurs Actuelles où plus de 60 % des Français se seraient prononcés pour la suspension voire l’abolition de l’Espace Schengen. Et de conclure que les idées du FN « s’imprègnent de plus en plus dans la population ». Les couvertures du magazine sur l’immigration n’y auront sûrement pas été étrangères (j’utilise « étrangères » à dessein, sachant que ce seul mot cause une éruption cutanée brunâtre chez les journalistes de Valeurs Actuelles). Le voilà donc à commenter le résultat de son propre acharnement. Joli.

Et puis, pour ne pas gâcher le plaisir du spectateur macho, Robert Ménard a trouvé le moyen de qualifier les deux politiciennes présentes d’imbéciles. Chose qu’Anne-Sophie Lapix n’a pas manqué de relever. Mais il s’en est tiré par une pirouette : on peut être une femme et une imbécile, a-t-il affirmé. Pas de bol, les deux invitées étaient de celles-là, nous laisse supposer le maire de Béziers. Ça tombe bien, c’étaient les deux seules opposantes politiques. Et au final, il est quand même sympa, Ménard : il lui arrive même de plaisanter ! Allons ! Mais il est fréquentable, ce parti ! On nous a fait peur pour rien, se dit le Bidochon dans son fauteuil en faux skaï.

Marine Le Pen hisse le pavillon noir.
Anne-Sophie Lapix, c’est pourtant cette excellente journaliste qui a un jour remis Marine Le Pen à sa place en déconstruisant, à l’antenne, son discours économique. Mais pour se venger, la même Marine l’a qualifiée de « commissaire politique » à plusieurs reprises, devant les caméras. Les anti-FN diffusent la première vidéo. Les pros, celle où Le Pen élève le populisme politique le plus méprisable au niveau de discipline olympique et transforme une émission politique en bac à sable en faisant passer une journaliste pour une représentante du Soviet suprême.

Autrement dit, on peut dévoiler l’incompétence d’un tel animal politique une seule fois, la seconde, elle est parée et gardera dans sa poche un joker auquel le ou la meilleur-e journaliste ne s’attend pas.

D’où la question : faut-il débattre avec le Front National ? Elle se pose depuis plusieurs années en Belgique avec le Vlaams Belang. Côté flamand, le parti — qui commémore des leaders nazis flamands (ou disons belges) à côté desquels Pétain fait figure de Papy Mouzeau un peu rigide — a accès aux médias, est invité dans les débats, et a pu se prévaloir de 24 % des suffrages lors des élections de 2004. Après avoir perdu son leader historique, et après de nombreuses querelles au sein du parti, celui-ci ne récolte plus que 6 % des voix aujourd’hui (mais remonte dans les sondages).

L’extrême droite ? Belge et but.
Il faut dire que la N-VA, parti nationaliste identitaire « soft », a vampirisé le Vlaams Belang en lui arrachant 60 listiers et des centaines de milliers de voix. Au final, si l’extrême droite en Flandre peut être considérée comme vaincue, c’est au prix de l’accession au pouvoir d’un parti nationaliste, eurosceptique (il est dans le groupe de David Cameron au Parlement européen), néoconservateur, dont des membres éminents n’ont toujours pas rejeté clairement leurs anciennes relations avec le noir le plus noir en politique : le ministre de l’Intérieur belge Jan Jambon a ainsi donné un discours enflammé aux anciens Waffen-SS flamands, ceux que dans d’autres pays, on appelle « des collabos », et ne s’en est toujours pas excusé, ni n’a profondément regretté son geste.

Mais bon, la N-VA serait, pour certains, blanche comme neige. Elle n’en est pas moins très en pointe sur l’immigration et son leader a récemment fustigé les « Berbères ». En Belgique, tant néerlandophone que francophone aussi, les valeurs ont glissé à droite et parfois méchamment.

Dans les médias francophones, en revanche, tout parti considéré comme raciste est exclu. Résultat dans les urnes : les partis d’extrême droite n’y ont jamais eu plus qu’un ou deux sièges au parlement. Il n’y a pas de parti néoconservateur et seul le Parti populaire (un siège à la Chambre) agite régulièrement le fanion de l’immigration dangereuse. Pour faire bonne mesure, comme en France, nous avons aussi deux ou trois acharnés de droite qui flirtent avec l’extrême. Nobody’s perfect.


Un constat qui donne de l’assurance.
D’aucuns contestent l’idée que l’absence de l’extrême droite dans les médias francophones ait une influence sur le vote et affirment que si un personnage vraiment charismatique d’extrême droite émergeait, il pourrait aussi espérer faire tourner la tête à bien des électeurs. C’est parfaitement imaginable, en effet. Imaginable, oui. Mais jusqu’ici, cela n’a jamais été le cas. Le seul constat qu’on puisse donc faire sur base d’éléments probants, pour l’instant, c’est que d’une part, il y a une censure médiatique des partis d’extrême droite chez les francophones. Et d’autre part, il n’y a pas de force d’extrême droite plébiscitée en francophonie. Le lien entre les deux faits est donc pour le moins possible, sinon probable. Car le peu de succès de l’extrême droite en Wallonie et à bruxelles n’est certes pas dû au fait que les Francophones seraient moins racistes que les Flamands : la plupart des sondages à ce sujet montrent qu’ils font jeu égal, et parfois pire au Sud (sur les minarets, par exemple).

De même, en Flandre. Le choix de l’extrême droite par près d’un quart des Flamands ne s’explique pas forcément par leur présence dans les médias. Elle peut aussi s’expliquer par l’absence d’épuration intellectuelle après guerre. En Flandre, on ne parle pas de l’épuration d’après-guerre mais bien de la répression d’après-guerre. De ce fait, le parti de la collaboration (le VNV) n’a pas le même caractère repoussant que son équivalent (Rex) en Wallonie, ni ceux qui s’en réclament. Néanmoins, on constate que le Vlaams Belang a largement accès aux médias depuis toujours, qui publient parfois leurs communiqués de presse sans le moindre commentaire, et que le nationalisme identitaire, sinon le fascisme, y a connu, encore récemment, des heures de gloire. Le lien entre les deux, on choisit de le faire, ou pas. Je pense que c’est cependant la meilleure piste que nous ayons.

Débattre ou pas ? Je ne sais toujours pas.
Alors, faut-il débattre avec l’extrême droite ? Je me pose la question depuis 1981. À l’époque, je sévissais sur Radio Plus, une des radios libres les plus écoutées, avec mon comparse, qui s’appelait Robert. Le Front de la Jeunesse (néofascistes à la croix celtique) était en train de se faire connaître. Nous avons alors décidé de les inviter dans une émission de débat. Pour être sûrs que celle-ci ne serait pas à leur avantage, nous avons aussi invité des gens (de gauche en l’occurrence) capables de déconstruire leurs discours à la volée. Le débat a, de mon point de vue, été au désavantage du Front de la Jeunesse. L’un de ses membres a en effet expliqué à l’antenne que si un « Marocain » volait quelque chose dans son magasin, il l’abattait sur place. Des paquets d’auditeurs nous ont alors téléphoné pour nous dire leur dégoût de ces gens.

Nous avons ensuite fait l’objet d’une mesure d’exclusion pour avoir invité l’extrême droite en studio. Sur le coup, j’ai trouvé ça injuste. Mais à la réflexion, tant que le Front de la Jeunesse ne passait pas du tout dans les médias, leur message ne passait pas non plus. On n’avait pas besoin de le déconstruire, puisqu’il ne se construisait nulle part !

Le débat sur la liberté d’expression fut vif dans la petite station. Robert et moi étions persuadés d’en avoir fait le meilleur usage : laisser les gens à l’opposé de nos opinions s’exprimer, tout en prenant la précaution de les confronter à des personnes capables de souligner leurs dérapages.

Liberté, je crie ton nom. Mais pas trop fort.
Mais combien d’auditeurs ont trouvé sympatoche qu’on les encourage à « abattre » un petit voleur à la tire qui n’avait pas la bonne couleur de peau ? Je ne le saurai jamais. J’aurai donc toujours un doute. Aujourd’hui, je ne suis toujours pas capable d’affirmer que nous avons eu tort, ni que nous avons eu raison. Sur le moment, nous avons trouvé que notre voltairisme était satisfait. J’ai d’ailleurs toujours haï la phrase oppressive de Saint-Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». On ne peut nier la liberté au nom d’elle-même. En même temps, laisser trop de liberté à ceux qui en usent pour la détruire peut effectivement mener à son abolition, au chaos, à l’enfer. On ne peut donc censurer totalement les ennemis de la liberté. Il faut leur laisser un espace. Mais il doit être le plus petit possible, et sa gestion doit faire l’objet de toute notre attention.

Les FEMEN à la rescousse. Le petit journal aussi.
Aujourd’hui, une dispute familiale a permis au FN de faire carton plein sur les ondes. Alors qu’on aurait dû se limiter — comme l’a fait le Petit Journal — aux exactions de militants contre les journalistes et les FEMEN. Celles-ci se trouvaient dans un lieu privé, dont elles ont été extraites brutalement et illégalement par des militants et, semble-t-il, le service d’ordre du Front, après avoir pénétré par effraction dans leur chambre ! S’il fallait une démonstration du caractère fasciste du Front national qui considère que le droit n’a pas cours là où il s’exprime, les FEMEN seraient celles qui auraient permis de le démontrer, à leurs seins défendants.

Mais cet épisode n’a pas valu un débat. Le parricide, au contraire, semble plus vendeur. Mais ce n’est pas la seule raison de l’engouement de cette semaine pour les frontistes. Ce que je vois se développer en France, c’est la même Salonfähigkeit (respectabilité de salon) du Front National que celle du Vlaams Belang autrefois en Flandre. Même s’ils disent des horreurs, les membres du FN ont appris à le dire sans (trop) choquer, ou plutôt, en ne choquant que les plus réticents, et en intéressant les autres. Le FN puise même une bonne partie de son électorat à gauche, voire à l’extrême gauche. Parce qu’il joue sur les peurs, et tout le monde a peur, surtout les plus faibles. Quand le socialisme, le communisme ne semblent plus rien résoudre, l’extrême droite attend au bout du quai que les électeurs désemparés de gauche les rejoignent.

Un jour, un temps de retard vous met trop tard.
Une extrême rebaptisée « nouvelle droite » par Gilbert Collard en 2012. Serait-ce en souvenir de la Nouvelle Droite de Micberth, anarchofasciste qui, dans les années 70, théorisait l’infiltration de la démocratie de l’intérieur pour l’annihiler ? Ou la Nouvelle droite française, autrement dit, le GRECE, un mouvement d’extrême droite qui s’est d’emblée profilé comme un groupe de réflexion plus que d’assaut politique ? Contre l’immigration, contre la démocratie représentative, l’élitisme parisianistique… mais ni raciste, ni antidémocrate, selon son manifeste ? Bref, fréquentable tout en dirigeant le peuple vers la dictature ou, du moins, un ultraconservatisme ultrachrétien et ultrafrançais ?

Si ces méthodes d’infiltration en douce sont celles qui ont été choisies par le Front national pour s’arroger la France des libertés, la France cosmopolite, ce que je vois dans le paysage audiovisuel français aujourd’hui, c’est que rien n’est fait pour le contrer, le freiner, mais au contraire, on lui ouvre grand les portes médiatiques, sans plus se méfier, sans le moindre garde-fou. Le Front National sait très bien comment manipuler les ondes et le papier. Les journalistes devraient savoir qu’ils auront toujours un temps de retard. Jusqu’au jour où ce retard se traduira par un trop tard.

Ce midi, Florian Philippot était à son tour invité sur LCI. Ça fait de l’audience. Mais cette audience-là, tous les Français finiront un jour par en payer le prix.

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