Europe, ton rêve s’est brisé dans la Mer Égée.

Capture d’écran 2014-10-12 à 13.36.13Europe, depuis ce matin, en Grèce, des réfugiés irakiens ou syriens qui ont risqué leur vie pour traverser un bout de mer et accoster dans ton havre de liberté sont menottés deux à deux, poussés dans des bus, renvoyés en Turquie.

À la frontière syrienne, ce même pays repousse des réfugiés qui fuient la guerre. Il en a même tué seize, dont trois enfants, au cours des quatre derniers mois. Alors, Europe, chère Europe, j’ai deux mots à te dire.

J’ai cru en toi. J’ai cru que tous ensemble, on allait abattre les nationalismes qui nous avaient, par deux fois en un siècle, menés à la guerre mondiale. J’ai rêvé que tu allais imposer des valeurs morales plus swag encore que celles qui ont fondé, en Amérique, le premier État démocrate au monde. J’ai même rêvé — pour te dire ! — qu’un jour, les enfants réciteraient en classe les premiers articles d’une constitution qui unirait tes peuples.

Mais les populismes ont refleuri. Ils ont pris le pouvoir dans plusieurs de tes États membres. Ils ont cessé d’être anodins en France, aux Pays-Bas, en Suède, en Allemagne, en Belgique. Dans tous ces pays où l’extrême droite reprend ses couleurs infâmes.

Étourdis par leurs fringants auditoires mais pissant dans leur froc à l’idée de perdre quelques sièges ou la présidence d’une quelconque commission, les groupes politiques européens ont gardé en leur sein des dirigeants qui usent de la peur et de la haine pour asseoir leur pouvoir. Le PPE tolère Viktor Orban. Le PSE digère Robert Fico, qui n’a rien à envier à Donald Trump quand il déclare vouloir « surveiller tous les musulmans de Slovaquie ». Ils ont, comme d’autres, mis leur éthique à l’encan pour de minables mathématiques politiques.

Tes plus ardents défenseurs ont laissé les populistes grignoter tes principes en regardant ailleurs. Tu as laissé passer la confiscation des maigres biens des migrants et réfugiés arrivant au Danemark sans broncher plus que ça. L’idée de repousser les bateaux de réfugiés manu militari, tu n’en as pas fait un plat. Le rejet de tout migrant musulman par des pays de l’Est dont la croissance est payée depuis deux décennies par les travailleurs de l’Ouest, y compris musulmans, tu l’as passé au bleu.

Tu t’es habituée aux nouveaux nationalismes avec un cynisme ahurissant. À force de passivité, tu en es devenue un produit. À ton tour, tu as muté en une sorte de centrale nationaliste et populiste. Et tout ça, non pas par conviction, mais par lâcheté collective !

Europe, tu fus un garde-fou contre les extrémismes. Tu n’es plus aujourd’hui qu’un pauvre château de sable qui crie à hue et à dia qu’il va nous protéger du tsunami de haine, de rancœur, de xénophobie, de rejet, qui s’annonce au large. Et le seul vrai rempart que tu dresses désormais nous sépare et nous distingue de l’humanité : c’est ce mur insensé, censé éloigner les désespérés. Un mur contre la vie d’autrui. Détruite avant d’arriver. Celle, chavirée, de centaines de milliers d’errants.

Europe, en croyant empêcher le Radeau de la Méduse d’accoster, tu fais de nous, Européens, les naufragés de ton désastre moral.

Toi qui t’es construite contre l’abomination nazie, tu ratifies aujourd’hui un crime de masse, certes infiniment moins brutal et meurtrier, mais qui sonne le glas de tes valeurs : la déportation systématique des demandeurs d’asile et de réfugiés arrivant en Grèce. Et tu as chiffré notre tolérance : tu as fixé le quota à 72.000 Syriens. Immonde, tu prévois de renvoyer en Turquie ceux qui auront pris le risque désespéré de traverser la mer, en échange de réfugiés frais, mieux calibrés, présélectionnés, dociles.

Comment un enfant peut-il être mieux calibré qu’un autre ? Comment un jeune homme de 20 ans peut-être meilleur réfugié qu’un autre ?

Il aura fallu attendre 71 ans pour qu’une chancelière allemande ose à nouveau proposer la déportation de masse comme solution à un problème. Mais à toi, Europe, il n’a fallu que quelques semaines de négociations avec un pouvoir tyrannique pour brandir, satisfaite, repue mais répugnante, l’accord obtenu ! Pour l’emporter, tu as même supporté sans ciller d’être humiliée par MM. Erdogan et Davutoglu qui se sont permis de te faire la leçon en matière de droits de l’Homme ! Pire, tu t’en es réjouie !

Tu t’es engluée dans de piteuses manœuvres : tu as relancé des négociations d’adhésion avec un État qui abat des civils parce qu’ils sont Kurdes. Qui bombarde les plus efficaces et les plus volontaires des opposants à « Daesh » qui vient pourtant jusque dans nos capitales assassiner nos fils et nos compagnes. Qui ferme des journaux manu militari et remplace des journalistes par des propagandistes à sa solde. Qui enferme des opposants, traduit des dessinateurs — as-tu oublié Charlie ? — en justice. Se permet même, gifle ultime, d’annuler l’accréditation de sept journalistes allemands, en pleine « négociation » avec Angela Merkel !

Europe, ton traité stipule que les réfugiés et migrants seront renvoyés « individuellement », histoire de faire croire que tu ne violes pas totalement, délibérément, tes propres lois, tes principes fondateurs. La réalité est que tu les renvoies « individuellement mais tous ensemble », immonde oxymore qui dévoile l’énormité de ton effroyable hypocrisie.

On verra donc des familles, des jeunes gens, nés sous les bombes, poussés sur des bateaux par nos forces de l’ordre, nos policiers, nos soldats. Ou plutôt par les policiers grecs — car, même ça, tu ne lui as pas épargné, au berceau de ta démocratie !

Europe, ne t’y trompe pas. Bien avant de signer l’accord avec le premier ministre turc, ta faute, ton immense faute était déjà faite. Celle de biffer tes principes fondamentaux comme s’ils étaient de vulgaires mentions inutiles, pour les vendre ensuite à autrui. Pour satisfaire tes populismes. Ce calcul misérable et opportuniste. Et tout cela, pour te débarrasser de victimes d’une guerre que tu prétends étrangère, alors que quatorze de tes États membres ont soutenu l’invasion de l’Irak par « Doubleyou » Bush, qui en fut l’une des causes.

Europe, le fait d’avoir imaginé qu’on pouvait renvoyer des êtres humains en échange d’autres êtres humains, mais plus propres, plus vérifiés, mieux libellés, restera marqué à tout jamais sur ton front comme la première infamie majeure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y en aura d’autres, de pire en pire, tu sais mieux que quiconque où ces engrenages peuvent t’entraîner.

Europe, le petit Aylan t’a touché pendant une semaine ou deux. Il y en a eu des centaines, depuis, que tu n’as même pas daigné regarder. Aujourd’hui, tu lui craches au visage qu’il n’avait pas de droit chez toi. Europe, qu’es-tu devenue ?

Toi qui imposais naguère à tes nouveaux membres de respecter scrupuleusement un nombre impressionnant mais réjouissant de traités relatifs aux droits des hommes, des femmes, des enfants, des minorités, des réfugiés, tu as fini par vomir ta noblesse désormais désuète dans les latrines puantes d’une pseudorealpolitik qui cache la satisfaction des instincts les plus bas d’une partie de ta population : le refus de la différence, la peur de l’autre, le rejet du plus faible.

Tu as renoncé au droit d’asile, ce droit qui était l’un de tes piliers. Après ce seppuku, Europe, tu ne seras plus que le produit de la soif de pouvoir des reptiles politiques qui pourrissent ton sol de leur bave opportuniste. Les populistes. Les nationalistes. Les xénophobes. Tu viens de leur passer le relais.

Tu continueras donc à vendre aux pires « alliés », croûte par croûte, ton épiderme lépreux qui n’aura finalement été qu’un vernis commode sur tes cénacles qui pullulent de beaux orateurs, mais rabougris, timorés, impuissants, lâches surtout.

Tu ne pourras, à t’avilir comme ça, que renouer finalement avec les persécutions. Par ton ahurissante lâcheté. Ta peur d’éduquer. Ta soumission aux angoisses irréfléchies de certains citoyens. Ta tolérance pour ceux qui les manipulent.

Europe, regarde-toi ! Regarde la vieille carne que tu es devenue. Tu n’empêches plus les idéologies haineuses de croître en toi, tu leur sert désormais de tremplin ! Par tes montages cyniques, tu en est devenue la meilleur promotrice.

Europe, tu me semblais si belle. Je te croyais résistante, et là, tu pues déjà le ranci. Ressaisis-toi. Vite. Avant que notre beau rêve commun ne devienne cauchemar universel.



Catégories :Europe, Fascismes, Populismes

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