Les Belges victorieux aux Oscars ou Le Chauvinisme de la Frite

Drapeau belge«Le Belge n’est pas chauvin» est probablement la phrase que j’ai entendue le plus souvent quand on évoque le patriotisme du plat pays. Partout, on vous assure que le Belge se moque bien du drapeau, des rites, de la mythologie belgicaine. On vous dira qu’il ne se prend pas au sérieux. Que tout ça, c’est bon pour les Français, les Hollandais, les Anglais, les Allemands. Mais nous, ohlàlà, non ! On ne mange pas de ce pain-là !

Vous avez remarqué ? Dans le paragraphe précédent, j’ai fait une distinction entre «le Belge» et d’autres nationalités. Et j’ai pris une phrase assez commune en Belgique : «nous, les Belges, on n’est pas comme ça». Autrement dit, oui, nous sommes des Belges, oui, nous sommes différents des autres nationalités, mais nous au moins, on ne fait pas comme eux. Sauf que, bien sûr, en affirmant cette différence, et même en la suraffirmant («on n’est pas comme eux, on fait mieux parce qu’on fait moins»), nous avons inventé le chauvinisme 2.0, celui qui utilise la négation de lui-même pour mieux se promouvoir ! Ce soi-disant antipatriotisme est en réalité un surpatriotisme. Un truc que tout le monde gobe et qui pourtant ne correspond pas à la réalité. Ça fait des années que j’entends des gens rappeler «à nos amis français» que beaucoup d’artistes qu’ils croient français sont en fait belges. Avec quelques entorses à la réalité, comme la soi-disant belgitude de Johnny Hallyday. À ce train-là, Sarko esthongrois ! On m’a même assuré que Georges Brassens était belge. Comme quoi, «nos amis français» ne font pas franchement pire que «nous». Mais aujourd’hui, nous avons eu une brillante démonstration de ce chauvinisme de la frite…

Plusieurs journaux, relayés par notre premier ministre et notre ministre des Affaires étrangères, ont carrément revendiqué un Oscar qui ne nous a pas été attribué. Sud Presse titrait sans blêmir : «Seul Oscar ‘belge’ pour le court-métrage ‘Mr Hublot’». Et faisait comme si on l’avait vraiment eu : «Un sur trois : les Belges nominés pour les Oscars n’ont finalement pas trop brillé. La seule récompense est celle obtenue dans la catégorie ‘Meilleur film de court métrage’ pour ‘M.Hublot’ auquel a participé le sculpteur belge Stéphane Halleux.» Bien sûr, le talentueux Stéphane Halleux a créé le personnage de Monsieur Hublot et — tenez-vous bien — a été remercié publiquement par le réalisateur ! Cocoricooooooo ! Ah non, zut, ça, c’est pour caractériser le chauvinisme français. Mais sauf si je ne comprends plus l’anglais, l’Oscar récompensait «le meilleur court-métrage». Pas la meilleure création de personnage, pas le meilleur dessin, pas la meilleure animation. 

Où l’on se dit que pour un journal belge, toute personne remerciée par le gagnant d’un Oscar en a un aussi ! Ça fait pas mal de mamans, tantines, cousins, producteurs, comédiens, décorateurs ou maquilleuses qui peuvent désormais se targuer d’avoir été oscarisés ! Et s’il suffit d’avoir été dans l’équipe d’un film pour que son pays d’origine puisse se affirmer avoir «emporté» un «Oscar», en cherchant bien, on trouvera sûrement un gripman belge dans l’équipe de Twelve Years a Slave ! Ou alors, la cousine de la tante du type qui a peint la station orbitale de Gravity. Je parle évidemment de la première couche.

Le comble, c’est quand le premier ministre d’un pays qui a tout de même régulièrement mal à sa culture (cf le projet de loi du ministre Vande Lanotte qui se met l’ensemble des artistes et ayant droits à dos — et c’est un socialiste, comme Elio Di Rupo) va chercher la gloriole dans de grands événements culturels internationaux au point de tordre la réalité pour crier blublublublu (le cocorico belge, inspiré du son d’une frite dans l’huile bouillante — eh ouais, on n’a que ça !) Le twit de Monsieur Dos Nu : «Les Oscars 2014 ont malgré tout un petit goût belge avec ‘Mr Hublot’ et bravo à notre compatriote Stéphane Halleux ! #Belgiantalent» Mais il n’est pas seul. Samedi, je pointais la surbelgitude de Didier Reynders qui avait suggéré qu’il était plus logique pour Elio Di Rupo de soutenir le candidat libéral Guy Verhofstadt à la présidence de la Commission européenne, plutôt que le socialiste Martin Schulz… Guy étant belge, alors que Martin pas ! Blublublublu. Et je passe sur l’engouement pour Stromae, les Diables rouges, et les acteurs belges qui séduisent la France. Cécile de France présentant les Césars, waouh. Benoit Poelvoorde sort un nouveau film. Waouh. François Damiens, Stéphane De Groodt, Myriam Leroy, waouwaouwaouh ! Sans compter les films flamands qui sont tout à coup belges (blublublublu) quand ils sont primés à l’étranger. Mais qui sont flamands, bien sûr, quand ils reçoivent un Magritte. Le ridicule ne nous tue pas, ça, nous l’avons compris depuis longtemps. Le Nouvel Obs l’a probablement mieux compris que quiconque, en sortant une couverture bien blublublublu qui a fait faire une grosse bourde au chef de notre gouvernement sublissime !

Sur France Inter, Bruno Duvic le relevait dans sa revue de presse : «Dans la libre Belgique, question au Premier Ministre Elio di Rupo : l’actuel engouement pour l’équipe nationale dépasse-t-il le cadre du sport ? [Réponse] : La Belgique regorge de talents et de créativité. Quelle semaine ! Un Belge, François Englert vient de recevoir le prix Nobel de Physique. […] Notre image à l’étranger a changé. Il suffit de voir la couverture cette semaine du Nouvel Observateur, ‘le génie des Belges’.» Sauf que là, Elio s’est engouementé un peu trop vite : comme le note Duvic, cette couverture était réservée «au pays de Stromae.» Et le supplément qui allait avec, aussi !

Et le journaliste d’ajouter un peu dépité : «En France, à la Une du Nouvel Obs’, il y a la tête de Marine le Pen» qui compte plus, chez nos voisins, que tout ce magnifique «génie des Belges». Pan dans ta smôl ! L’autre leçon de l’histoire, c’est que le Nouvel Obs a bien compris que nous étions de fieffés chauvins ! Même le premier ministre en a fait la pub… Du coup, on comprend mieux l’intro de Bruno Duvic : «Impressionnant contraste entre le désamour des Français pour leurs footballeurs et la fierté des Belges….» Mais il a l’air de penser que cette fierté serait neuve. Hélas, non. Rappelez-vous l’engouement pour nos diables à Mexico en 1986 ! Pour rappel, ça donnait ça. La Grand-Place envahie par les fans ! Des klaxons toute la nuit ! Du blublublu à toutes les sauces, andalouse, mayonnaise, tartare et picallili ! 

Mais ce qui me frappe plus encore, c’est que Duvic semble s’étonner d’un fait vieux comme le monde — qui échappe autant au Belge prompt à crier «chauvin» avec une grimace revancharde dès qu’il entend un journaliste sportif encourager un Virenque d’aujourd’hui d’un «allez le petit français» tonique et gaulois — : il y a, à côté du patriotisme français (le «cocorico»), une sorte de désespoir, de désamour intrinsèque. Combien de Français n’ai-je pas entendu me dire «la France est antisémite», «la France est indigne de ce qu’elle fut», «regardez Poulidor, il n’a jamais gagné», «les Français ont encore élu un incapable» (sous Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy ; seul le pourcentage change). Un peu comme si la France ne parvenait jamais à «coller» à l’image idéale qu’elle aimerait se faire d’elle-même. Viserait-elle trop haut ? Vous me direz que pour un Belge, il est plus facile de trouver qu’on est bien plus fooor-midable qu’on n’aurait osé l’espérer. D’autant que lorsque nous soulignons des problèmes hélas bien réels, nous ne les attribuons pas à la Belgique elle-même (sauf pour les wallingants ou les flamingants), mais — selon son choix — à Bruxelles (si on n’est pas bruxellois), à la Wallonie (si on n’est pas de gauche), à la Flandre (si on n’est pas de centre droit), aux politiciens (si on est citoyen), à un mauvais entraîneur (si on est fan de foot), etc.

Oui, entre nous, on a du mal à blublubluter franchement. Sauf bien sûr quand quelqu’un crie — affront suprême — «vive la république» lors de l’intronisation du roi. Mais dès que nous sommes à l’étranger, paf, c’est reparti. Et ça marche ! Hier encore, chez Ruquier, Aymeric Caron disait à Charline Vanhoenacker qu’il adorait «les Belges». Un peu comme si nous étions un peuple parfait, génial tous autant que nous sommes, plus ouverts, ou plus aptes à nous moquer de nous-mêmes. Sauf qu’une telle généralité n’existe évidemment pas. Nous avons aussi des couillons, des salauds, des mauvais coucheurs et après en avoir discuté avec des étrangers (venus d’autres pays et tout !), je me suis rendu compte que ce premier abord plutôt détendu et sympathique chez nous allait aussi de pair avec un sens du clan et du cercle d’amis où le nouveau venu, étranger ou non, n’est pas toujours admis aussi réellement qu’on ne lui en donne l’impression au départ. On accueille facilement celui qui vient d’ailleurs pour un dîner ou un barbecue, mais faudrait pas trop qu’il croie qu’il est chez lui !

Le scandale causé par les journalistes français qui ont osé critiquer la saleté des rues bruxelloises en est un bel exemple. À Bruxelles même, on rappelle volontiers les origines non bruxelloises de ministres ou de députés… pour suggérer qu’ils rentrent chez eux. Et quand le gouvernement décide de renvoyer quelques milliers d’Européens dans leurs pays respectifs parce qu’ils profiteraient trop de «nous», je ne vois pas beaucoup de Belges, si accueillants me dit-on dans l’oreillette, pour crier à l’infamie. J’ai un jour retwitté le journaliste Stefan Devries qui notait que 300 Néerlandais avaient été renvoyés aux Pays-Bas par les bons soins de notre ministre — très populaire — de l’Expulsion en bloc(k). Eh bien, ce ne sont pas des Belges, ou si peu, qui m’ont retwitté ! Non, ma bonne dame ! Venir en Belgique, d’accord. Mais avec un boulot ou du fric. Et surtout pas critiquer ! Sinon, la ministre de la Culture française vous recommande elle-même de retourner dans votre pays et vous voilà gros Jean (Quatremer) comme devant, d’autant que la France donnera ensuite la Légion d’honneur à la ministre… mais bon, c’est une autre histoire).

La même émission de Ruquier m’a permis de reconstater qu’en France, du moins, le (la) Belge reste belge avant tout. Pareil pour Myriam Leroy, Stromae, Damiens, etc. C’est notre belgitude qu’on interroge, ne fut-ce que parce que nous avons — et ça, c’est vrai — une vision différente de la politique et que nous connaissons plutôt bien la française, alors que le Français ne connaît pas du tout la nôtre. N’empêche. Il n’y a finalement que Christine Ockrent qui aura réussi à éviter d’être belge avant tout ou de n’être «que» belge. Il faut dire que de son temps, nous affirmer belges au pays de Voltaire nous valait plutôt des railleries. À cette époque, un Limougeot émigré à Paris m’a dit que la Belgique, c’était nul et moche et que les Belges étaient mous, et souvent cons. Dès que je disais à Paname que j’étais belge, on me racontait la dernière histoire belge (j’en connais 3.546, du coup) en commençant par : «ah, tu es belge, attends, tu vas rire». Maudite réputation d’autodérision parfaitement usurpée, du reste ! Parce que si on accepte une ou deux blagues belges, une coluchade ou l’autre, il ne faut pas trop nous en donner, non plus ! Ou alors, nous devenons condescendants «y’a encore un Français qui m’a raconté une blague belge une fois, chou ! Bon, j’ai fait semblant de rire, tu sais comment ils sont, ça leur fait plaisir de se croire drôles !» Plus pernicieux encore, nous attendons qu’ils nous demandent si nous aussi, nous nous moquons des Français pour leur sortir notre humour vengeur de snipers en goguette : «pour tuer un Français, il suffit de viser 20 cm au-dessus de sa tête pour abattre son complexe de supériorité» ! Et pan, tiens, le Franchouillard, tu l’attendais pas, celle-là, hein ! Ben t’avais qu’à pas commencer !  Verdomme !

Le Belge est trop sympathique. Oué, oué, oué, oué…

Mais les temps ont changé. Les Français ont rangé «leurs» blagues, souvent plus surréalistes que nous ne l’avons jamais été (le surréalisme, une autre revendication bien chauvine des Belges !) : «comment rendre un Belge fou ? Vous le mettez dans une pièce ronde et vous lui dites qu’il y a une frite dans un coin !» Ça marche aussi avec la quenelle et Manuel Valls, notez. Mais bon, fini tout ça. Aujourd’hui, c’est trendy d’être belge. C’est même à la mode (je sais, c’est la même chose que trendy, mais si les Français parlaient anglais, ça se saurait !) Alors, Charline, Myriam, Stromae, François, Cécile ont bien raison d’en profiter. Pourvu que ça dure. Mais l’envers du décor, c’est que du coup, elles et ils servent aussi à alimenter le chauvinisme de leurs concitoyens qui, pourtant, ne sont pour absolument rien dans leur succès. Elles et ils ne le doivent qu’à leur talent, rarement soutenu par un État qui n’a même pas été capable d’assurer à Bruxelles la permanence d’un… musée d’art contemporain ! Bien sûr, notre pays soutient aujourd’hui plus que tout autre son cinéma. Ça se traduit même aux César ! 

Blublublublu. 

Oh, mais attends, fieu ! Sur 38 tentatives aux Oscars, aucun long métrage belge n’a jamais gagné la statuette. Seul un court métrage (Een Griekse Tragedie, de Nicole Van Goethem) brille dans notre désert awardique… néerlandophone. De quoi calmer Fadilaaa-lala-laalala-lalalala (pardon, j’ai vu Dave hier soir). Alors que la France a obtenu cinq oscars d’honneur, un meilleur film, deux meilleurs réalisateurs, un meilleur acteur, cinq meilleures actrices (y compris seconds rôles) et la bagatelle de seize meilleurs films en langue étrangère ! 

Ouf ! Ça nous ramène à notre réelle dimension. Un petit pays qui a du talent, c’est vrai, mais pas plus qu’un autre. Si on pouvait le savourer et le laisser savourer, ce talent, sans crier cocorico… euh… blublublublu dans tous les sens à la moindre présence d’un(e) belge sur une chaîne étrangère ou dans les charts, on correspondrait peut-être mieux à l’image que d’autres se font de nous. Et c’est un peu urgent. Parce qu’à force, ils vont finir par se rendre compte, «nos amis français», que mine de rien, le plus chauvin des deux, c’est bien nous !

Ah oui, j’ai un dernier aveu à vous faire. Je suis belge. Et comme tous les précités, très loin de n’être que ça !



Catégories :Belgique

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1 réponse

  1. Un petit oubli, je pense. Quand on a attribué un demi prix Nobel de la Paix au GIEC, certains journaleux ont prétendu que Van Yperséle (alors vice-président) l’avait reçu. Il ne l’a pas nié : il souriait simplement…

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